Le 27/02/2004

Ce n'est pas la technologie qui est dangereuse, ce sont les choix de gestion!

Le nucléaire se trouve une nouvelle fois placé au centre de l'actualité, après l'annonce de la signature d'une charte entre EDF et ses prestataires sous-traitants, et après la divulgation d'une note « confidentielle » du réseau « sortir du nucléaire » sur les restrictions draconiennes en matière de budget de maintenance des centrales.
Nous vivons en France depuis bientôt trois décennies avec 20 centrales nucléaires qui assurent 78% de notre production d'électricité. Cette acceptation sociale, intimement liée aux valeurs du service public nationalisé incarné par EDF, reste toutefois fragile car suspendue à la maîtrise permanente du risque auquel est attaché l'exploitation de ces centrales. Chacun sait qu'un accident majeur renverserait ce compromis et placerait le débat sur l'avenir énergétique de la France dans un autre contexte.

Pour le public, les risques attachés au nucléaire sont principalement liés au traitement et au stockage des déchets, nous affirmons depuis de longues années que le risque principal réside dans la façon dont on exploite les centrales. Ce n'est pas la technologie qui est dangereuse, ce sont les conditions de sa mise en œuvre. Or si le niveau de sûreté global s'est nettement amélioré durant la dernière décennie, aujourd'hui ces conditions se dégradent car pour les dirigeants d'EDF la production d'électricité n'est devenue que le moyen de faire de l'argent. La pression sur la rentabilité financière attendue demain dans le cadre d'une privatisation se ferait principalement sur l'activité de production, et donc à 78% sur le nucléaire, puisque le transport et la distribution sont pour l'instant des secteurs régulés. Les mesures divulguées récemment sur les objectifs de réduction budgétaires des centrales s'inscrivent dans cette logique.
Ce renversement des valeurs et objectifs du service public se traduit concrètement par des bouleversements dans le travail des milliers de salariés qui exploitent et entretiennent les centrales. Parler du nucléaire sans aborder cette question, c'est oublier la dimension essentielle à laquelle est suspendue son existence.
Ces bouleversements concernent tout d'abord le recours à la sous-traitance. Faite dans le double objectif de réduire les coûts et d'externaliser les contraintes  liées à la saisonnalité des travaux de maintenance. Elle permet à la fois d'externaliser la contrainte de gestion de l'emploi s'y afférent et surtout d'externaliser les risques professionnels qui lui sont liés (80% des doses d'irradiation reçues dans le nucléaire et 70% des accidents du travail le sont par des salariés sous-traitants). Le recours aux emplois précaires et à l'intérim dans cette sous-traitance est du double de celui constaté dans l'industrie, il atteint parfois 70% dans les activités les plus exposées aux risques professionnels, la moyenne des salaires ouvriers est à peine supérieure au SMIC, plus de la moitié de ces salariés sont en déplacement tout au long de l'année.

C'est ainsi que dans cette industrie, la plus emblématique du point de vue des hautes technologies et du risque industriel, les conditions sociales dans lesquelles travaillent plus des deux tiers des salariés s'avèrent plus dégradées que la moyenne constatée en général dans l'industrie. C'est pour ces raisons que de plus en plus de ces salariés quittent le nucléaire quand ils le peuvent, une étude de la direction d'EDF fait apparaître que 91% d'entre eux manifestent une telle volonté.

La charte signée dernièrement entre EDF et les entreprises prestataires du nucléaire va encore aggraver cette situation devenue déjà socialement catastrophique.

Véritable acte de soumission de ces entreprises aux restrictions budgétaires d'EDF, cette charte entérine la précarisation des emplois et des situations de travail, en même temps qu'elle généralise la pratique du moins disant, c'est-à-dire l'abaissement des garanties sociales et collectives des salariés.

Ces conséquences sur l'emploi et les garanties collectives impactent directement la maîtrise technologique comme en témoignent toutes les analyses approfondies des principaux accidents industriels[1]. D'ores et déjà, la perte de compétences engendrée soit par les restructurations, soit par la démission de salariés écœurés de leurs conditions de travail et de vie pose de réels problèmes car ces compétences acquises par la sous-traitance n'existent plus au sein d'EDF et le dumping social qui prévaut dans la passation des marchés ne garantira plus à terme les qualifications nécessaires dans la sous-traitance.

L'annonce d'une réduction des budgets de maintenance de l'ordre de moins 7% aggraverait considérablement ces situations et ferait alors franchir un seuil de risques inacceptables car réellement dangereux.

Il faut donc revenir à une répartition des activités qui maintienne au sein d'EDF les travaux sur les matériels importants pour la sûreté. Il faut par ailleurs unifier le statut des salariés sous-traitants sur la base du statut national EDF[2] pour ceux qui travaillent en permanence dans cette industrie et au sein d'une convention offrant un seuil minimum de garanties collectives pour les autres. C'est l'une des conditions de la pérennité du nucléaire en France.

D'autre part la sûreté nucléaire n'est pas qu'une question de technologie : la place des Hommes et des organisations, donc celle des rapports sociaux est primordiale. Or ceux-ci n'ont cessé de se dégrader dans toutes les centrales comme en témoignent les multiples conflits sociaux qui s'y sont déroulés ces dernières années. Leur particularité est qu'ils n'expriment pas de simples revendications sociales, mais posent des questions fondamentales concernant la maîtrise de l'outil de travail, et donc, la sûreté nucléaire et la garantie d'exploitation en toute sécurité. Que ce soit les classifications et les compétences, les conditions de travail, les effectifs, la pérennité des collectifs de travail, les questions de santé ou la centralisation des services qui éloignent de l'expérience du terrain ; toutes, posent sur le fond la question de la garantie de la sûreté d'exploitation, et l'absence de réponse de la part des directions d'EDF accroît l'incertitude sur cette garantie. L'encadrement se retrouve confronté à la double contrainte d'atteindre des objectifs non discutables avec des moyens en réduction et de privilégier les aspects financiers tout en maintenant un haut niveau de sûreté et de satisfaction du personnel !

Aujourd'hui ce sont les certitudes des dirigeants et leur ignorance de la réalité du terrain qui posent problème au nucléaire. Ces certitudes reposent sur les dogmes idéologiques de l'économie libérale qui placent les Lois du marché au-dessus des missions du service public. AZF, le pétrolier Prestige, montrent combien la primauté des critères financiers conduit à délaisser les règles les plus élémentaires de sécurité. Or ces abandons sont à la source des risques qui pèsent aujourd'hui sur la filière électronucléaire française. A cet égard l'ouverture totale du marché de l'énergie ainsi que l'abandon du statut d'EPIC d'EDF, constituerait l'apothéose de ce risque.

Il est surprenant et inquiétant que l'autorité de sûreté prétende qu'il n'y ait actuellement aucun problème de sûreté lié à la maintenance des centrales, et qu'une privatisation ne changerait rien[3]. Cette position, plus politique que technique, se fonde sur une vision partielle de la réalité basée sur le contrôle administratif des règles prescrites et non sur la réalité du travail tel qu'il s'effectue quotidiennement dans la maintenance.

Le maintien de la nationalisation et le retour aux valeurs du service public constitue par conséquent une autre condition.

La dernière condition consiste à mettre fin aux dérives concernant l'utilisation détournée de la sûreté nucléaire pour contrecarrer les résistances à ces politiques. Depuis plusieurs années la sûreté nucléaire est utilisée par les directions EDF, avec le silence complaisant de la DGRSN, pour entraver l'exercice du droit de grève. Les centrales nucléaires deviennent ainsi des zones de non-droit social.

Si les salariés qui y travaillent furent jusqu'à présent les meilleurs défenseurs de cette industrie,  il est à craindre que les conditions actuelles du travail ne les conduisent à ne plus voir dans le nucléaire qu'un moyen visant à abaisser le niveau de leurs droits sociaux, de leurs libertés individuelles et collectives, en même temps que le niveau de sûreté des installations ; ce qui s'oppose ainsi aux visées émancipatrices que soutiennent ceux qui de l'extérieur appellent à son développement.Les conséquences de cette régression sociale en terme de maîtrise du risque nucléaire sont aujourd'hui suffisamment réelles et inquiétantes.

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(1) Voir notamment les travaux du Pr WISNER : anthropotechnologie, Octares 1997 et plus récemment, le site AZF (étude Cidécos, 2002)

(2) Cette disposition est rendue désormais possible en application de la Loi du 10 février 2000

(3)Alain Schmitt, directeur général adjoint de l'ASN, Le Monde 19 février 2004

 

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Sureté Nucléaire