Ce n'est
pas la technologie qui est dangereuse, ce sont les choix de
gestion!
Le
nucléaire se trouve une nouvelle fois placé au
centre de l'actualité, après l'annonce de la
signature d'une charte entre EDF et ses prestataires
sous-traitants, et après la divulgation d'une note
« confidentielle » du réseau
« sortir du nucléaire » sur les
restrictions draconiennes en matière de budget de
maintenance des centrales. Pour le
public, les risques attachés au nucléaire sont
principalement liés au traitement et au stockage des
déchets, nous affirmons depuis de longues
années que le risque principal réside dans la
façon dont on exploite les centrales. Ce n'est pas la
technologie qui est dangereuse, ce sont les conditions de sa
mise en uvre. Or si le niveau de sûreté
global s'est nettement amélioré durant la
dernière décennie, aujourd'hui ces conditions
se dégradent car pour les dirigeants d'EDF la
production d'électricité n'est devenue que le
moyen de faire de l'argent. La pression sur la
rentabilité financière attendue demain dans le
cadre d'une privatisation se ferait principalement sur
l'activité de production, et donc à 78% sur le
nucléaire, puisque le transport et la distribution
sont pour l'instant des secteurs régulés. Les
mesures divulguées récemment sur les objectifs
de réduction budgétaires des centrales
s'inscrivent dans cette logique. C'est ainsi
que dans cette industrie, la plus emblématique du
point de vue des hautes technologies et du risque
industriel, les conditions sociales dans lesquelles
travaillent plus des deux tiers des salariés
s'avèrent plus dégradées que la moyenne
constatée en général dans l'industrie.
C'est pour ces raisons que de plus en plus de ces
salariés quittent le nucléaire quand ils le
peuvent, une étude de la direction d'EDF fait
apparaître que 91% d'entre eux manifestent une telle
volonté. La charte
signée dernièrement entre EDF et les
entreprises prestataires du nucléaire va encore
aggraver cette situation devenue déjà
socialement catastrophique. Véritable
acte de soumission de ces entreprises aux restrictions
budgétaires d'EDF, cette charte entérine la
précarisation des emplois et des situations de
travail, en même temps qu'elle
généralise la pratique du moins disant,
c'est-à-dire l'abaissement des garanties sociales et
collectives des salariés. Ces
conséquences sur l'emploi et les garanties
collectives impactent directement la maîtrise
technologique comme en témoignent toutes les analyses
approfondies des principaux accidents
industriels[1]. D'ores et déjà, la
perte de compétences engendrée soit par les
restructurations, soit par la démission de
salariés écurés de
leurs conditions de travail et de vie pose de réels
problèmes car ces compétences acquises par la
sous-traitance n'existent plus au sein d'EDF et le dumping
social qui prévaut dans la passation des
marchés ne garantira plus à terme les
qualifications nécessaires dans la
sous-traitance. L'annonce
d'une réduction des budgets de maintenance de l'ordre
de moins 7% aggraverait considérablement ces
situations et ferait alors franchir un seuil de risques
inacceptables car réellement dangereux. Il faut
donc revenir à une répartition des
activités qui maintienne au sein d'EDF les travaux
sur les matériels importants pour la
sûreté. Il faut par ailleurs unifier le statut
des salariés sous-traitants sur la base du statut
national EDF[2] pour ceux qui travaillent en
permanence dans cette industrie et au sein d'une convention
offrant un seuil minimum de garanties collectives pour les
autres. C'est l'une des conditions de la
pérennité du nucléaire en
France. D'autre
part la sûreté nucléaire n'est pas
qu'une question de technologie : la place des Hommes et
des organisations, donc celle des rapports sociaux est
primordiale. Or ceux-ci n'ont cessé de se
dégrader dans toutes les centrales comme en
témoignent les multiples conflits sociaux qui s'y
sont déroulés ces dernières
années. Leur particularité est qu'ils
n'expriment pas de simples revendications sociales,
mais posent des questions fondamentales concernant la
maîtrise de l'outil de travail, et donc, la
sûreté nucléaire et la garantie
d'exploitation en toute sécurité. Que ce soit
les classifications et les compétences, les
conditions de travail, les effectifs, la
pérennité des collectifs de travail, les
questions de santé ou la centralisation des services
qui éloignent de l'expérience du
terrain ; toutes, posent sur le fond la question de la
garantie de la sûreté d'exploitation, et
l'absence de réponse de la part des directions d'EDF
accroît l'incertitude sur cette garantie.
L'encadrement se retrouve confronté à la
double contrainte d'atteindre des objectifs non discutables
avec des moyens en réduction et de privilégier
les aspects financiers tout en maintenant un haut niveau de
sûreté et de satisfaction du personnel !
Aujourd'hui
ce sont les certitudes des dirigeants et leur ignorance de
la réalité du terrain qui posent
problème au nucléaire. Ces certitudes reposent
sur les dogmes idéologiques de l'économie
libérale qui placent les Lois du marché
au-dessus des missions du service public. AZF, le
pétrolier Prestige, montrent combien la
primauté des critères financiers conduit
à délaisser les règles les plus
élémentaires de sécurité. Or ces
abandons sont à la source des risques qui
pèsent aujourd'hui sur la filière
électronucléaire française. A cet
égard l'ouverture totale du marché de
l'énergie ainsi que l'abandon du statut d'EPIC d'EDF,
constituerait l'apothéose de ce risque. Il est
surprenant et inquiétant que l'autorité de
sûreté prétende qu'il n'y ait
actuellement aucun problème de sûreté
lié à la maintenance des centrales, et qu'une
privatisation ne changerait rien[3]. Cette position,
plus politique que technique, se fonde sur une vision
partielle de la réalité basée sur le
contrôle administratif des règles prescrites et
non sur la réalité du travail tel qu'il
s'effectue quotidiennement dans la maintenance. Le maintien
de la nationalisation et le retour aux valeurs du service
public constitue par conséquent une autre
condition. La
dernière condition consiste à mettre fin aux
dérives concernant l'utilisation
détournée de la sûreté
nucléaire pour contrecarrer les résistances
à ces politiques. Depuis plusieurs années la
sûreté nucléaire est utilisée par
les directions EDF, avec le silence complaisant de la DGRSN,
pour entraver l'exercice du droit de grève. Les
centrales nucléaires deviennent ainsi des zones de
non-droit social. Si les
salariés qui y travaillent furent jusqu'à
présent les meilleurs défenseurs de cette
industrie, il est à craindre que les conditions
actuelles du travail ne les conduisent à ne plus voir
dans le nucléaire qu'un moyen visant à
abaisser le niveau de leurs droits sociaux, de leurs
libertés individuelles et collectives, en même
temps que le niveau de sûreté des
installations ; ce qui s'oppose ainsi aux visées
émancipatrices que soutiennent ceux qui de
l'extérieur appellent à son
développement.Les conséquences de cette
régression sociale en terme de maîtrise du
risque nucléaire sont aujourd'hui suffisamment
réelles et inquiétantes. ------------------------------------------------------------------------ (1) Voir
notamment les travaux du Pr WISNER :
anthropotechnologie, Octares 1997 et plus récemment,
le site AZF (étude Cidécos, 2002) (2) Cette
disposition est rendue désormais possible en
application de la Loi du 10 février 2000 (3)Alain
Schmitt, directeur général adjoint de l'ASN,
Le Monde 19 février 2004
Nous vivons en France depuis bientôt trois
décennies avec 20 centrales nucléaires qui
assurent 78% de notre production
d'électricité. Cette acceptation sociale,
intimement liée aux valeurs du service public
nationalisé incarné par EDF, reste toutefois
fragile car suspendue à la maîtrise permanente
du risque auquel est attaché l'exploitation de ces
centrales. Chacun sait qu'un accident majeur renverserait ce
compromis et placerait le débat sur l'avenir
énergétique de la France dans un autre
contexte.
Ce renversement des valeurs et objectifs du service public
se traduit concrètement par des bouleversements dans
le travail des milliers de salariés qui exploitent et
entretiennent les centrales. Parler du nucléaire sans
aborder cette question, c'est oublier la dimension
essentielle à laquelle est suspendue son
existence.
Ces bouleversements concernent tout d'abord le recours
à la sous-traitance. Faite dans le double objectif de
réduire les coûts et d'externaliser les
contraintes liées à la
saisonnalité des travaux de maintenance. Elle permet
à la fois d'externaliser la contrainte de gestion de
l'emploi s'y afférent et surtout d'externaliser les
risques professionnels qui lui sont liés (80% des
doses d'irradiation reçues dans le nucléaire
et 70% des accidents du travail le sont par des
salariés sous-traitants). Le recours aux emplois
précaires et à l'intérim dans cette
sous-traitance est du double de celui constaté dans
l'industrie, il atteint parfois 70% dans les
activités les plus exposées aux risques
professionnels, la moyenne des salaires ouvriers est
à peine supérieure au SMIC, plus de la
moitié de ces salariés sont en
déplacement tout au long de
l'année.