Faut-il
combler la Méditerranée ? par Marcel
Boiteux
LE POINT
DE VUE DE marcel BOITEUX Faut-il
combler la Méditerranée ? Gérard
Mestrallet, le président de Suez, réclamait
récemment dans ces colonnes l'installation de
véritables autoroutes électriques à
travers la Communauté. Et Loyola de Palacio,
commissaire européen chargé notamment de
l'Energie, déclarait le mois dernier qu'il n'y aurait
pas de véritable marché européen de
l'électricité tant qu'on n'aurait pas
renforcé la capacité des lignes qui traversent
les frontières de nos vieux pays. C'est vrai, c'est
évident et on ne peut qu'approuver. De même
qu'on peut affirmer avec conviction qu'il n'y aura pas de
véritable marché euro-maghrébin tant
qu'on n'aura pas comblé la
Méditerranée.
Car si les lignes électriques transfrontières
sont tellement insuffisantes, ce n'est pas parce que chaque
pays, la France en tout cas, veut vivre à l'abri
de ses frontières, mais parce qu'on ne parvient plus
à obtenir l'acquiescement des populations à
l'installation de ces majestueux ouvrages. J'étais
encore directeur général d'EDF - ce qui
fait près de vingt-cinq ans, quand ont
commencé les premiers pourparlers et ont surgi les
premières oppositions à la traversée
des Pyrénées par une « autoroute
électrique ». Depuis, toutes les tentatives
ont échoué. A défaut, il a
été envisagé récemment de
renforcer la liaison Perpignan-Barcelone, à l'est des
Pyrénées ; mais même cette solution
de moindre mal semble se heurter aujourd'hui à des
oppositions farouches.
Au cours de ces mêmes vingt-cinq ans, on a quand
même réussi à construire une nouvelle
ligne vers l'Italie ; mais pas deux. C'est sans doute
regrettable, mais c'est un fait, il est devenu
extrêmement difficile de construire de nouvelles
lignes à travers les montagnes des
Pyrénées ou des Alpes, elles gâchent le
paysage, ou à travers les plaines et modestes reliefs
qu'on trouve aux frontières nord de la France,
où vivent de fortes densités de population.
Notre pays, bien que plaque tournante de l'Ouest
européen, n'est aujourd'hui lié à ses
voisins que par des pédoncules.
Pourtant, dira-t-on, des lignes sont encore
installées à l'intérieur de chaque
pays. Peu nombreuses quand même. Et pas facilement.
Mais le fait est qu'on y parvient. Pourquoi ?
Parce que les populations intéressées, ou
leurs représentants, peuvent y voir un
intérêt direct. Je me souviens encore de telle
cité modeste mais célèbre dont
l'expansion rapide exigeait impérativement la
construction d'une nouvelle ligne. L'opposition dura
plusieurs années, jusqu'au moment où le
responsable local d'EDF alla rendre visite au maire de la
ville pour lui présenter le « plan de
délestage » à mettre en vigueur chez
ses administrés en cas d'incident sur le
réseau, devenu insuffisant, qui alimentait
l'agglomération: miracle, les autorisations de
passage furent obtenues dans les six mois ! Autrement
dit, quand se profile une menace
« physique » d'être dans le noir,
la ligne passe. Quand c'est seulement pour
« gagner de l'argent », ce qui est le
cas des autoroutes transfrontières, les lignes ne
passent plus.
Qu'on construise des lignes souterraines diront les
électro-innocents qui ignorent les subtilités
de la résonance entre selfs et capacités: les
autoroutes à installer à travers les
frontières sont des ouvrages à
400.000 volts, dont le parcours souterrain ne peut, en
l'état actuel des techniques, excéder
utilement quelques kilomètres ; au-delà,
l'antirésonance s'établit peu à peu et,
à 50 kilomètres, plus rien ne passe.
Ainsi l'idée d'un grand marché de
l'électricité étendu à
l'échelle de l'Europe est-elle largement illusoire.
Au surplus, l'électricité est un
« pondéreux » : les lignes
sont trop coûteuses pour qu'il soit rentable
d'expédier systématiquement cette forme
d'énergie à de longues distances. On a peine
à croire que, tout cela, les autorités de
Bruxelles ne le savait pas.
Mais, à défaut d'un marché du produit ,
l'électricité , c'est un marché du
capital qui s'établit peu à peu pour partager
la propriété des entreprises
électriques. « Au sein de chaque pays
» se créent ainsi des compétitions
entre entreprises concurrentes , ce qui implique
l'éclatement et la privatisation de tout ou partie
des grands monopoles d'autrefois. De sorte que, sous le
prétexte idyllique de créer un grand
marché européen de l'électricité
, ce qui était de son domaine, a Communauté
européenne n'a abouti dans chaque pays qu'à
une certaine restructuration des entreprises locales,
à base de privatisation plus ou moins avancée,
ce qui n'était pas de son ressort. Certains se
réjouiront de ce détour, machiavélique
ou imprévu. D'autres le regretteront, d'autant qu'on
nous prépare de plus en plus souvent à
l'idée que, dans les pays comme la France où
le kilowattheure était relativement bon marché
comparé à l'étranger, les prix de
l'électricité ne peuvent dorénavant que
monter. Ce qui est malheureusement assez vraisemblable pour
un produit comme l'électricité, rigoureusement
non stockable, de qualité rigide et parfaitement
inélastique à court terme: le coût de
mise en oeuvre de la concurrence a de bonnes chances
d'excéder notablement les bénéfices
à attendre de la compétition, du moins
là où la gestion antérieure
était tant soit peu efficace.
Tout cela se discute bien sûr, et je n'ai pas fait
dans la nuance. Mais il faut avoir enseigné les
mérites, certains, de l'économie de
marché quand celle-ci était unanimement
décriée, pour avoir aujourd'hui une claire
conscience des cas où ces mérites s'effacent..
Et il faut avoir vécu l'économie des
différentes formes d'énergie pour prendre
l'exacte mesure du caractère profondément
atypique de l'électricité. Où sont donc
les experts compétents ? En colloque sans
doute...
MARCEL BOITEUX est un ancien président d'EDF
.