L'avis de
Fidel Castro sur l'attitude de l'Europe à
l'égard de Cuba
Quand
Fidel Castro prend la parole, il ne se contente pas de
parler, il explique, il explique avec une telle conviction
qu'on ne se lasse pas de l'écouter. Ca fait plus de
50 ans qu'il cause et il serait dommage de ne pas
"l'écouter" une fois de plus à propos de
l'atitude de l'Union Européenne vis à vis de
Cuba. ALLOCUTION
PRONONCÉE PAR FIDEL CASTRO RUZ, PRÉSIDENT DE
LA RÉPUBLIQUE DE CUBA, POUR LE CINQUANTIÈME
ANNIVERSAIRE DE L'ATTAQUE DES CASERNES MONCADA ET CARLOS
MANUEL DE CÉSPEDES, À SANTIAGO DE CUBA, LE 26
JUILLET 2003. Se retrouver ici, au
même endroit, cinquante ans après les
événements que nous commémorons
aujourd'hui, survenus en la matinée du 26 juillet
1953, semble presque irréel. J'avais alors vingt-six
ans. Cinquante ans de lutte sont passés sur ma
vie. - 600 000 Cubains n'ont
pas de travail. - 500 000 ouvriers
agricoles travaillent quatre mois par an et ont faim le
reste du temps. - 400 000 ouvriers
industriels et journaliers dont les retraites sont
escroquées, dont les logements sont des taudis, dont
les salaires passent des mains du patron à celles de
l'usurier, dont la vie est le travail permanent et le repos,
le tombeau. - 10 000 jeunes de
profession libérale : médecins,
ingénieurs, avocats, vétérinaires,
pédagogues, dentistes, pharmaciens, journalistes,
peintres, sculpteurs, etc., sortent de l'école avec
un titre, désireux de lutter et pleins d'espoir, pour
se retrouver dans une impasse, toutes portes
fermées. - 85 p. 100 des petits
agriculteurs cubains sont des métayers et vivent sous
la menace permanente de l'expulsion de leurs lopins de
terre. - 200 000 familles
paysannes n'ont même pas un arpent de terre où
semer des aliments pour leurs enfants
affamés. - Plus de la moitié
des meilleures terres arables cultivées sont en des
mains étrangères. - Près de trois
millions d'hectares sont en friche. - 2 200 000 citadins
paient des loyers qui absorbent entre le cinquième et
le tiers de leurs revenus. - 2 800 000 habitants des
campagnes et des banlieues n'ont pas la lumière
électrique. - Moins de la
moitié des enfants d'âge scolaire vont à
de petites écoles rurales publiques, nu-pieds, en
haillons et mal nourris. - 90 p. 100 des petits
ruraux sont rongés par les parasites. - La société
reste indifférente à l'assassinat massif que
l'on commet contre tant de milliers d'enfants qui meurent
tous les ans fautent de ressources. - De mai à
décembre, un million de personnes n'ont pas de
travail à Cuba, qui ne compte pourtant que 5 500 000
habitants. - Lorsqu'un père de
famille travaille quatre mois par an, avec quoi peut-il
acheter des vêtements et des médicaments pour
ses enfants ? Ceux-ci grandiront rachitiques ; à
trente ans, ils n'auront plus une dent saine, ils auraient
entendu dix millions de discours et ils mourront à la
fin de misère et de déception. L'accès
aux hôpitaux publics, toujours bondés, ne se
fait que sur recommandation d'un magnat politique qui
exigera au malheureux et à toute sa famille de voter
pour lui pour que Cuba continue toujours pareille ou
pire. Le plus important de ce
que j'ai déclaré sur la situation
économique et sociale est sans doute ceci
: L'avenir de la nation et
la solution de ses problèmes ne peuvent continuer de
dépendre de l'intérêt
égoïste d'une douzaine de financiers, des froids
calculs sur les profits que dix ou douze magnats font dans
leurs bureaux climatisés. Le pays ne peut continuer
d'implorer à genoux les miracles de quelques Veaux
d'or qui, à l'instar de celui de l'Ancien Testament
que renversa la colère du prophète, n'en font
d'aucune sorte. [
]Et ce n'est pas avec des
hommes d'Etat
dont l'activité consiste à
tout laisser tel quel et qui passent leur temps à
baragouiner des sottises sur la « liberté
absolue d'entreprise », sur « les garanties pour
le capital d'investissement » et sur « la loi de
l'offre et de la demande » qu'on résoudra ces
problèmes. Dans le monde actuel,
aucun problème social ne se règle par
génération spontanée. Ces phrases et ces
idées traduisent toute une pensée sous-jacente
au sujet du système économique et social
capitaliste qu'il fallait tout bonnement éliminer.
Elles exprimaient dans leur essence l'idée d'un
nouveau système politique et social pour Cuba,
même s'il s'avérait risqué de le
proposer au milieu de l'océan de
préjugés et du poison idéologique
instillés par les classes dominantes alliées
de l'empire dans une population dont 90 p. 100 était
analphabète ou semi-analphabète, sans
même avoir dépassé l'école
primaire, contestataire, combative et rebelle, certes, mais
incapable de discerner un problème si grave et si
profond. J'ai été absolument convaincu
dès cette époque que l'ignorance avait
été l'arme la plus puissante et la plus
terrible des exploiteurs au long de l'Histoire. Eduquer le peuple dans la
vérité, par des mots et des faits
irrécusables, a peut-être été le
facteur clef de la prouesse grandiose qu'il a
réalisée. Ces réalités
humiliantes ont été balayées,
malgré le blocus, les menaces, les agressions, le
terrorisme massif et l'emploi ad libitum des moyens
d'intoxication les plus puissants jamais braqués
contre notre Révolution. Les chiffres sont
irréfutables. On a pu savoir depuis,
avec plus d'exactitude, que la population cubaine se montait
alors, selon le recensement de 1953, à 5 820 000
habitants. L'actuelle, selon les chiffres
préliminaires du recensement de septembre 2002, se
monte à 11 177 743 habitants. Les indicateurs signalent
qu'en 1953 Cuba comptait 807 700 analphabètes, soit
22,3 p. 100, un chiffre qui s'est sans doute
élevé durant les sept années suivantes
de dictature batistienne ; en 2002, elle n'en compte que 38
183, soit 0,5 p. 100. Le ministère de l'Education
estime qu'ils sont même moins, car, visitant les
logements et menant une recherche minutieuse, il a eu du mal
à trouver les personnes non
alphabétisées au niveau des secteurs et de
quartiers. Ses calculs, ajustés à des
méthodes de recherche individualisées bien
plus précises qu'un recensement de la population,
donnent un total de 18 000 analphabètes, soit 0,2 p.
100. Les deux statistiques excluent bien entendu les
personnes qui ne peuvent apprendre à lire et à
écrire pour des problèmes mentaux ou
physiques. En 1953, Cuba ne comptait
que 139 984 bacheliers, soit 3,2 p. 100 de la population
âgée de plus de dix ans ; en 2002, elle en
comptait 5 733 243, soit quarante et une fois plus, soit
encore 58,9 p. 100 de la population
correspondante. Les diplômés
universitaires sont passés de 53 490 en 1953 à
712 672 en 2002. Le taux de chômage
se montait en 1953 à 8,4 p. 100 de la population
active, mais il faut tenir compte du fait que le recensement
s'est fait en pleine campagne sucrière, une
étape de demande maximale de force de travail. Selon
le recensement de septembre 2002, le taux de chômage
n'est que de 3,1 p. 100, alors que la population
économiquement active est passée de 2 059 659
personnes en 1953 à 4 427 028 l'an dernier. Le plus
marquant, c'est qu'en ramenant l'an prochain ce taux
à moins de 3 p. 100, Cuba entrera dans la
catégorie de pays à plein emploi, quelque
chose d'inconcevable, au milieu de la situation
économique mondiale, pour tout autre pays
latino-américain ou tout pays dit
économiquement développé. Sans vouloir entrer dans
d'autres secteurs où les avancées sociales ont
été notables, je dirais seulement que la
population a presque doublé de 1953 à 2002,
que le nombre de logements a triplé et que la
quantité de personnes par logement a diminué
de 4,64 en 1953 à 3,16 en 2002, et que 75,4 p. 100 de
ces logements ont été bâtis après
la victoire de la Révolution. 85 p. 100 de la
population est propriétaire du logement qu'elle
occupe. On paye pas d'impôt. L'autre 15 p. 100 paye un
loyer pratiquement symbolique. Le pourcentage de
chaumières paysannes a diminué de 33,3 p. 100
en 1953 à 5,7 en 2002, l'électrification
étant passée de 55,6 p. 100 à 95,5 des
logements. Néanmoins, les
chiffres ne disent pas tout. Leur froideur ne peut rendre
l'aspect qualitatif où les avancées de Cuba
sont vraiment spectaculaires. Notre pays occupe
aujourd'hui, et de loin, la première place au monde
par le nombre d'instituteurs, de professeurs et
d'éducateurs par habitant, l'ensemble du personnel
enseignant atteignant le chiffre extrêmement
élevé de 290 574 personnes en
activité. Des études
concernant une série des principaux indicateurs
éducationnels montrent que Cuba occupe aussi la
première place, avant les pays
développés. Atteindre une proportion de vingt
élèves maximum par professeur dans le
primaire, ce qui est déjà fait, et de quinze
élèves par professeur dans le premier cycle du
second degré, ce qui sera fait à la prochaine
rentrée scolaire, est un rêve impensable
même dans les pays les plus riches de la
planète. Les médecins se
montent à 67 079, dont 45 599 spécialistes et
8 858 en formation. Le personnel infirmier se chiffre
à 81 459 et les techniciens de la santé
à 66 339, soit un total général de 214
877 médecins, personnels infirmiers et techniciens
consacrés à la santé. L'espérance de vie
est de 76,15 ans ; la mortalité infantile, de 6,5
décès pour 1 000 naissances vivantes dans la
première année, la moins élevée
de tous les pays du tiers monde et inférieure
à celle de plusieurs pays
développés. Les professeurs
d'éducation physique, de sports et de loisirs se
montent à 35 902, bien plus que le total
d'enseignants au triomphe de la
Révolution. Cuba travaille
actuellement à la transformation de ses
systèmes d'éducation, de culture et de
santé qui lui ont pourtant permis d'atteindre tant de
succès pour les élever, à partir de
l'expérience acquise et des nouvelles
possibilités techniques, à des niveaux
d'excellence jamais rêvés. Une fois ces programmes
lancés à fond, on estime que les connaissances
des enfants, des adolescents et des jeunes gens tripleront
chaque année, et que l'espérance de vie
passera à 80 ans en pas plus de cinq ans. Les pays les plus
développés et les plus riches n'obtiendront
jamais un taux de vingt élèves par classe dans
le primaire, ni d'un professeur pour quinze
élèves dans le premier cycle du secondaire, ni
ne pourront jamais étendre l'enseignement
universitaire à toutes les communes du pays pour le
mettre à la portée de tout le peuple, ni
offrir gratuitement des services d'excellence dans
l'éducation et la santé à tous les
citoyens. Leurs systèmes économiques et
politiques ne sont pas conçus pour
ça. A Cuba, le cauchemar
social et humain que j'avais dénoncé en 1953
et qui avait donné lieu à notre lutte, a
été liquidé quelques années
à peine après la victoire de la
Révolution de 1959. Très tôt, il n'y eut
plus de paysans sans terre, de détenteurs
précaires, de métayers ni de fermiers : ils
furent tous propriétaires de leurs lopins. Il n'y eut
plus d'enfants mal nourris, nu-pieds et rongés de
parasites, sans écoles ou sans instituteurs,
même pas sous un arbre ; ils ne moururent plus
massivement de faim, de maladie ou de manque de ressources
ou de soins médicaux. Les longs mois de la
morte-saison disparurent. On ne vit plus d'hommes et de
femmes sans travail dans les campagnes. Ce fut le
début d'une étape de création et de
construction d'institutions dans les domaines de
l'éducation, de la médecine, du logement, du
sport et autres de nature sociale, de pair avec la
construction de milliers de kilomètres de routes, de
retenues d'eau et de chenaux d'irrigation, d'installations
agricoles, de centres de production électrique avec
leurs lignes de transmission d'énergie, d'industries
agricoles, mécaniques, de matériaux de
construction et de tout ce qu'il fallait au
développement soutenu du pays. La demande de force de
travail fut telle qu'il fallut, durant de nombreuses
années, mobiliser beaucoup de citadins et de
citadines vers les travaux agricoles, vers le bâtiment
et la production industrielle, qui jetèrent les bases
du développement social extraordinaire de notre pays
dont j'ai parlé. Je parle comme si notre
pays avait été un havre de paix idyllique,
comme s'il n'avait pas été en butte depuis
plus de quatre décennies à un blocus
rigoureux, à une guerre économique, à
des agressions de toutes sortes, à de très
nombreux sabotages et actes de terrorisme, à des
plans d'assassinat et à une liste interminable de
faits hostiles. Mais je n'ai pas voulu mettre l'accent
principal sur cette réalité pour me concentrer
sur les idées essentielles
d'actualité. Qu'il suffise de dire que
la défense a exigé l'emploi permanent de
centaines de milliers d'hommes et de grosses ressources
matérielles ? Cette très dure
bataille a forgé notre peuple, lui a appris à
lutter sur de nombreux fronts à la fois, à
faire beaucoup avec très peu et à ne jamais se
décourager devant les difficultés. J'en veux pour preuve
péremptoire sa conduite héroïque, sa
ténacité et sa fermeté
inébranlable à la disparition du camp
socialiste et à la désintégration de
l'URSS. La page qu'il a écrite alors, quand nul
n'aurait misé un centime sur la survie de la
Révolution, passera à l'Histoire comme l'une
des plus grandes prouesses jamais réalisées.
Et il l'a fait sans avoir violé un seul des principes
moraux et humanitaires de la Révolution, nos ennemis
auraient-ils beau pousser les hauts cris et nous
calomnier. Le Programme de la Moncada
a été achevé et parachevé.
Voilà beau temps que nous poursuivions des
rêves bien plus élevés et
jusque-l'inimaginables. Nous livrons aujourd'hui
de grandes batailles dans le domaine des idées et
nous faisons face à des problèmes
associés à la situation mondiale,
peut-être la plus critique qu'ait vécue
l'humanité. C'est à cela que je dois
forcément consacrer une partie de mon
allocution. Voilà plusieurs
semaines, début juin, l'Union européenne a
adopté une résolution infâme,
lâche et répugnante, peaufinée par un
petit groupe de bureaucrates, sans la moindre analyse
préalable des ministres des Affaires
étrangères, et propulsée par un
personnage d'acabit et d'idéologie fascistes,
José María Aznar, l'UE faisant ainsi chorus
avec la superpuissance hégémonique dont on
sait combien la politique agressive et hostile
représente de menaces et de dangers pour
Cuba. L'Union européenne
a donc décidé de supprimer ou de
réduire au minimum ce qu'elle appelle son « aide
humanitaire » à Cuba. Quelle a donc
été cette aide censément humanitaire
reçue de l'Union européenne ces
dernières années, qui ont été
très dures pour notre économie ? En 2000,
elle a été de 3,6 millions de dollars ; en
2001, de 8,5 millions ; en 2002, de 600 000 dollars. Cuba
n'avait pas encore appliqué les mesures justes et
absolument légales à laquelle elle a
été contrainte pour défendre la
sécurité du peuple face à de graves
dangers d'agression impérialiste, ce que nul
n'ignore. Comme on peut le
constater, l'aide totale s'est montée à une
moyenne de 4,2 millions de dollars en 2001 et 2002, pour
chuter à moins d'un million en 2002. Que signifie vraiment
cette aide pour un pays qui, de novembre 2001 à
octobre 2002, a été frappé par trois
cyclones ayant causé des pertes de 2,5 milliards de
dollars, à quoi il faut ajouter les effets
dévastateurs sur nos revenus de la chute du tourisme
par suite des actes terroristes du 11 septembre 2001 contre
les Etats-Unis, de celle des cours du sucre et du nickel du
fait de la crise économique internationale et de la
hausse considérable des cours du pétrole pour
divers facteurs ? Que signifie-t-elle comparée aux 72
milliards de dollars que le blocus économique
imposé par les administrations
nord-américaines pendant plus de quarante ans a
coûté à notre pays ? À plus forte
raison quand on sait que, face à une loi
extraterritoriale aussi cruelle que la loi Helms-Burton qui
lèse ses propres intérêts
économiques, l'Union européenne est parvenue
à un entendement honteux aux termes duquel elle s'est
engagée à ne pas soutenir ses ressortissants
si ceux-ci faisaient des affaires avec Cuba, en
échange d'une vague promesse de l'administration
nord-américaine de ne pas l'utiliser contre ses
investissements aux USA. Par leurs seules
subventions sucrières, les pays de l'Union
européenne ont causé des milliards de dollars
de préjudices aux revenus de Cuba depuis que le
blocus nord-américain existe. Cuba a, ces cinq
dernières années, importé des
marchandises de l'Union européenne pour 7,5 milliards
de dollars, soit environ 1,5 milliard par an, alors que
celle-ci ne lui a acheté que pour une moyenne de 571
millions par an durant ce même laps de temps. Alors,
qui aide qui ? De plus, la fameuse aide
humanitaire s'accompagne habituellement de retards
bureaucratiques et de conditions inadmissibles : ainsi,
vouloir nous obliger à créer des fonds de
contre-valeur en monnaie nationale, aux taux de nos bureaux
de change, pour financer dans cette monnaie d'autres projets
vis-à-vis desquels les décisions se
prendraient avec la participation de tiers. Je m'explique.
Si la Commission européenne dégageait un
million de dollars, elle prétendait que la partie
cubaine libère en échange 27 millions de pesos
pour financer d'autres projets du même montant en
monnaie nationale, des organisations non gouvernementales
européennes devant ensuite participer à la
prise de décision et à leur exécution.
Cette condition absurde que nous n'avons jamais
acceptée a pratiquement paralysé l'aide
envisagée pendant trois ans à un groupe de
projets, puis l'a limitée ensuite
considérablement. D'octobre 2000 à
décembre 2002, la Commission européenne a
approuvé formellement quatre projets d'un montant
approximatif de 10 600 000 dollars (presque tous concernant
une aide technique en matières administrative,
juridique et économique), et n'a dégagé
que 1 900 000 dollars pour la sécurité
alimentaire. Aucun n'a encore débuté à
cause de la lenteur des mécanismes bureaucratiques de
cet organe. À ce jour, pas un seul centime de ces
fonds n'est entré dans le pays, ce qui
n'empêche pourtant l'Union européenne de
désigner ces sommes comme « approuvées
pour Cuba » dans tous ses rapports ! Par-dessus le
marché, la Commission européenne et les pays
membres incluent toujours dans leurs rapports sur l'aide
à Cuba ce qu'on appelle les coûts indirects,
autrement dit les billets d'avion sur leurs propres lignes
aériennes, les frais d'hôtel, les
indemnités journalières, les salaires et les
luxes du premier monde, ce qui, bien entendu, réduit
d'autant la prétendue aide à un projet
donné et ne constitue pas le moindre
bénéfice pour le pays. Il n'empêche, une
fois de plus, que ces pays imputent tous ces frais sur leur
aide à des fins publicitaires, pour prouver leur
« générosité ». La prétention
d'exercer des pressions sur Cuba et de l'intimider par ces
mesures est tout à fait scandaleuse ! Cuba, un petit
pays assiégé et en butte au blocus, n'a pas
seulement été capable de survivre : elle a
aussi aidé de nombreux pays du tiers monde
exploité des siècles durant par les
métropoles européennes. En quarante ans, plus de
40 000 jeunes de plus de cent pays du tiers monde se sont
formés à Cuba gratuitement comme
universitaires et techniciens supérieurs, dont 30 000
en provenance d'Afrique, sans que nous ayons volé un
seul cerveau, à l'inverse de ce que font les pays de
l'Union européenne avec nombre des meilleurs talents.
Durant ce même laps de temps, par ailleurs, plus de 52
000 médecins et travailleurs de la santé
cubains ont sauvé des millions de vie en
prêtant des services bénévoles et
gratuits dans quatre-vingt-treize pays. Bien que notre pays ne
soit pas encore sorti totalement de la Période
spéciale, plus de 16 000 jeunes du tiers monde y
faisaient déjà, l'an dernier, des
études supérieures gratuites, dont plus de 8
000 comme élèves de médecine. Si l'on
calcule ce que ces jeunes gens devraient payer aux
Etats-Unis et en Europe, cela équivaut à un
don annuel de plus de 450 millions de dollars. Et si l'on
tient compte des 3 700 médecins qui prêtent
service à l'étranger dans les sites les plus
reculés et les plus difficiles, alors, il faut
ajouter, en prenant comme base le salaire annuel que l'OMS
verse à un médecin, presque 200 millions de
plus. Soit un don total d'environ 700 millions de dollars !
Cette aide que notre pays peut donner, non à partir
de ses ressources financières, mais du capital humain
extraordinaire que la Révolution a
créé, devrait servir d'exemple à
l'Union européenne et la faire rougir de celle,
insignifiante et inefficace, qu'elle prête à
ces mêmes pays. Tandis que des combattants
cubains versaient leur sang face aux soldats de l'apartheid,
les pays de la C.E.E. échangeaient des milliards de
dollars de marchandises, tous les ans, avec les racistes
sud-africains et, par leurs investissements, tiraient profit
du travail semi-servile et bon marché des
natifs. Le 21 juillet dernier,
voilà moins d'une semaine, l'Union européenne
s'est réunie pour examiner sa honteuse Position
commune et a ratifié les mesures infâmes
adoptées contre Cuba le 5 juin, déclarant que
le dialogue politique se poursuivrait afin de promouvoir une
recherche plus efficace de l'objectif de la Position
commune. Le gouvernement cubain,
par dignité élémentaire, renonce
à toute aide ou tout reste d'aide humanitaire que
pourraient offrir la Commission et les gouvernements de
l'Union européenne. Notre pays n'accepterait ce genre
d'aide, si modeste qu'elle soit, que de la part des
gouvernements autonomes régionaux ou locaux, des
organisations non gouvernementales et des mouvements de
solidarité qui ne lui imposent pas de conditions
politiques. L'Union européenne
se fait des illusions quant à la poursuite du
dialogue politique : un peuple ne discute de sa
souveraineté et de sa dignité avec personne,
à plus forte raison avec un groupe d'anciennes
puissances coloniales historiquement responsables du trafic
d'esclaves, du pillage voire de l'extermination de
populations entières, coupables du
sous-développement et de la pauvreté dans
lesquels vivent aujourd'hui des milliards d'êtres
humains qu'elles continuent de mettre à sac par
l'échange inégal, par l'exploitation et la
dilapidation de leurs ressources naturelles, par une dette
extérieure irrécouvrable, par le vol de leurs
meilleurs cerveaux et par d'autres
méthodes. L'Union européenne
n'est pas libre de dialoguer en toute indépendance.
Ses compromissions avec l'OTAN et les Etats-Unis, sa
conduite à Genève où elle agit aux
côtés de ceux qui veulent détruire Cuba,
lui interdisent tout échange constructif. Qui plus
est, elle sera bientôt rejoint par des pays provenant
de l'ancienne communauté socialiste, dont les
dirigeants opportunistes, plus à l'écoute des
intérêts des Etats-Unis que de ceux de
l'Europe, seront des chevaux de Troie de la superpuissance
en son sein. Ils vouent une haine profonde à Cuba
qu'ils ont laissée seule et à laquelle ils ne
pardonnent pas d'avoir résisté et
prouvé que le socialisme était capable de
bâtir une société mille fois plus juste
et plus humaine que le système putride qu'ils ont
adopté. Quand l'Union
européenne a vu le jour, nous avons applaudi, parce
que c'était la seule chose intelligente et utile que
ces pays pouvaient faire pour contrecarrer
l'hégémonie de leur puissant allié
militaire mais concurrent économique. Nous avons
aussi applaudi à la création de l'euro comme
quelque chose qui convient à l'économie
mondiale face au pouvoir asphyxiant et quasi-absolu du
dollar. Quand, en revanche,
arrogante et calculatrice, afin de se réconcilier
avec les maîtres du monde elle offense Cuba, elle ne
mérite donc pas le moindre égard ni le moindre
respect de la part de notre peuple ! Dialogue, certes, mais
qu'il soit public, et dans toutes les tribunes
internationales pour discuter des graves problèmes
qui menacent le monde. Nous ne tenterons pas de
contester vos principes à l'Union (ou
Désunion) européenne. Vous trouverez en Cuba
un pays qui ne reconnaît pas de maître, ni ne
plie devant les menaces, ni ne demande l'aumône ni ne
manque de courage pour dire la
vérité. Vous avez besoin que
quelqu'un vous dise vos quatre vérités, car
beaucoup vous adulent par intérêt ou, tout
simplement, par éblouissement devant les pompes de
vos gloires passées. Pourquoi ne critiquez-vous pas
ou n'aidez-vous pas l'Espagne à améliorer
l'état désastreux de son enseignement qui,
digne d'une république bananière, est une
honte pour votre Europe ? Pourquoi ne secourez-vous pas la
Grande-Bretagne pour empêcher les drogues
d'éliminer la fière Albion ? Pourquoi ne vous
analysez-vous pas vous-mêmes et ne vous aidez-vous pas
vous-mêmes qui en avez tant besoin ? Vous feriez mieux,
à l'Union européenne, de parler moins et de
faire plus pour les vrais droits de l'homme de l'immense
majorité des peuples du monde ; de faire preuve
d'intelligence et de dignité face à ceux qui
ne veulent même pas vous laisser les miettes des
ressources de la planète qu'ils aspirent à
conquérir ; de défendre votre identité
culturelle face à l'invasion et à la
pénétration des puissantes transnationales de
l'industrie des loisirs nord-américaine ; de vous
occuper de vos chômeurs, qui se chiffrent à
plusieurs dizaines de millions ; d'apprendre à lire
et à écrire à vos analphabètes
fonctionnels ; de traiter humainement les
émigrés ; de garantir une vraie
sécurité sociale et des soins médicaux
à tous vos citoyens, comme le fait Cuba ; de
modérer vos habitudes de consommation et de
gaspillage ; de garantir que tous vos membres apportent 1 p.
100 de leur P.I.B., comme le font déjà
certains, pour soutenir le développement du tiers
monde ou du moins pour alléger, sans bureaucratisme
ni démagogie, sa terrible situation de
pauvreté, d'insalubrité et
d'analphabétisme ; d'indemniser l'Afrique et d'autres
régions pour les maux que l'esclavage et le
colonialisme leur ont infligés pendant des
siècles ; d'octroyer l'indépendance aux
enclaves coloniales que vous maintenez encore sur ce
continent-ci, des Antilles aux Malouines, sans pour autant
les priver de l'aide économique qu'elles
méritent du fait du détriment historique et de
l'exploitation coloniale qu'elles ont subis. A cette liste qui pourrait
être interminable, j'ajouterais ceci : De mener une vraie
politique de soutien aux droits de l'homme dans les faits et
non par des phrases creuses ; d'enquêter sur ce qui
est vraiment arrivé aux Basques assassinés par
les Groupes antiterroristes de libération (GAL) et
d'exiger les responsabilités pertinentes ; d'informer
le monde de ce qui est arrivé au scientifique David
Kelly, brutalement assassiné ou d'informer comment
il a été poussé au suicide ; de
répondre un jour aux questions que je vous avais
posées à Rio de Janeiro au sujet du nouveau
concept stratégique de l'OTAN vis-à-vis des
pays latino-américains ; de vous opposer
résolument et fermement à la doctrine du
blitzkrieg et de l'attaque préventive contre
n'importe quel pays du monde proclamée par la
puissance militaire la plus colossale de l'Histoire, et dont
vous connaissez les conséquences pour
l'humanité. Calomnier et punir Cuba,
ce n'est pas seulement injuste et lâche : c'est
ridicule ! Forte du capital humain grandiose et
désintéressé qu'elle a
créé et que vous ne possédez pas, Cuba
n'a pas besoin de vous, à l'Union européenne,
pour survivre, se développer et atteindre ce que vous
ne pourrez jamais atteindre. Vous feriez bien, à
l'Union européenne, de modérer votre
présomption et votre outrecuidance. De nouvelles forces
émergent partout avec vigueur. Les peuples sont las
de tutelles, d'ingérences et de pillages,
imposés à travers des mécanismes qui
privilégient les plus développés et les
plus riches au prix de la pauvreté et de la ruine
accrues des autres. Une partie de ces peuples progresse
d'ores et déjà avec une force
irrésistible. D'autres les rejoindront. Il y a parmi
eux des géants qui s'éveillent. C'est à
ces peuples-là que l'avenir appartient. Me fondant sur cinquante
ans de résistance et de lutte sans trêve face
à une force plusieurs fois supérieure à
la vôtre, et sur les acquis sociaux et humains
remportés par Cuba sans la moindre aide de vos pays
de l'Union européenne, je vous invite à
réfléchir la tête froide sur vos
erreurs, sans vous laisser emporter par un excès de
rage ou une ivresse euro-narcissique. Ni l'Europe ni les
Etats-Unis n'auront le sort de l'humanité en leurs
mains. Je tiens à vous
dire quelque chose de semblable à ce que j'avais dit
devant le tribunal illégal qui m'avait jugé et
condamné pour la lutte que j'avais engagée
avec d'autres voilà aujourd'hui cinquante ans, mais
ce n'est pas moi seul qui l'affirme cette fois : c'est un
peuple ayant mené à bien une Révolution
profonde, transcendante et historique et ayant su la
défendre qui vous le dit et le prédit
: Condamnez-moi, peu importe
! Les peuples auront le dernier mot ! Gloire éternelle
à tous ceux qui sont tombés durant ces 50 ans
de lutte ! Gloire éternelle au
peuple qui a converti ses rêves en
réalité ! Nous vaincrons
!
Je ne pouvais penser à ce lointain moment &endash;
fût-ce une seconde &endash; que nous, les rares
survivants actuels de cette action, nous nous retrouverions
ce soir en compagnie de ceux qui, réunis ici ou
m'écoutant dans le reste du pays, ont
été influencés par la Révolution
ou y ont participé activement ; de ceux qui, à
cette date lointaine, étaient des enfants, des
adolescents ou des jeunes ; de ceux qui n'étaient pas
encore nés et qui sont maintenant des parents, voire
des grands-parents ; de légions d'hommes et de femmes
d'âge mûr, couverts de gloire et d'histoire
révolutionnaire et internationaliste, de soldats et
d'officiers d'active ou de réserve, de civils qui ont
accompli de vrais exploits ; d'une quantité
apparemment infini de jeunes combattants ; de travailleurs
acharnés ou d'étudiants et lycéens
enthousiastes, ou des deux à la fois, et de millions
de petits pionniers qui comblent notre imagination de
rêveurs éternels. Et la vie m'impose de nouveau
le privilège singulier de vous adresser la
parole.
Je ne parle pas à titre personnel. Je parle au nom de
notre peuple, aux efforts héroïques, et au nom
des milliers de combattants qui ont donné leur vie
tout au long de ce demi-siècle. Je parle en plus,
avec la fierté de l'uvre grandiose qu'ils ont
été capables de mener à bien, des
obstacles qu'ils ont surmontés et de l'impossible
qu'ils ont rendu possible.
Au cours des journées terriblement tristes qui
suivirent l'action, j'ai expliqué devant la cour qui
me jugeait les causes qui nous avaient poussés
à cette lutte.
Cuba ne comptait même pas six millions d'habitants.
Partant des statistiques approximatives de l'époque,
j'avais exprimé crûment la situation de notre
peuple cinquante-cinq ans après que les Etats-Unis
furent intervenus &endash; face à une Espagne d'ores
et déjà vaincue sur le champ de bataille par
la ténacité et l'héroïsme des
patriotes cubains &endash; en vue d'escamoter les objectifs
de notre lutte d'indépendance et d'établir en
1902 leur domination politique et économique totale
sur notre île.
Le fait que le gouvernement nord-américain ait
imposé de force à notre première
Constitution son droit d'intervenir à Cuba,
l'installation sur le territoire national de bases
militaires, la mainmise absolue sur notre économie et
sur nos ressources naturelles réduisirent
pratiquement à néant notre souveraineté
nationale. Je ne vais citer que quelques phrases et quelques
paragraphes très brefs des déclarations que
j'avais faites au procès qui s'est
déroulé le 16 octobre 1953 :
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